mercredi 17 octobre 2012

Les monades urbaines - Robert Silverberg


Après la fin du SSW, je me suis retrouvée un peu bête devant mon carton de PàL, ne sachant plus quoi lire après un été si space-opera. Et puis ma route a croisé l’article de Traqueur Stellaire sur Les monades urbaines, j’ai fait « Hey ce livre est dans ma PàL » (pour une fois), et l’affaire a été réglée, assez vite d’ailleurs, vu la vitesse à laquelle j’ai dévoré ce texte.

Dans un futur relativement proche (en 2381 pour être précis), la population terrestre s’élève à 75 milliards d’habitants, et augmente de trois milliards par an, sans que cela ne cause ni conflit, ni souci d’approvisionnement.

Ce miracle est possible grâce aux monades urbaines, de gigantesques tours de mille étages, complètement autonomes (sauf pour la nourriture, produite sur les sols ainsi libérés par les monades), pouvant héberger quelques 800 000 personnes qui y vivent en autarcie, sans jamais sortir à l’extérieur, ou voyager dans une autre monade.

Cela semble presque utopique, une Terre capable de subvenir aux besoins de 75 milliards d’humains, mais cette vision presque idyllique se révèle assez glaçante, et subtilement, on sent bien que sous l’utopie se cache une dystopie glaçante.

C’est cet aspect que j’ai tout de suite aimé dans Les monades urbaines. La dystopie est à la mode ces temps-ci (depuis Hunger Games), mais souvent, quand je lis les 4e couvertures (je lis rarement les livres en eux-même, je vous avoue), j’ai toujours l’impression que l’auteur y va avec ses gros sabots (ou au bulldozer même).

Ici, ce n’est pas le cas, d’ailleurs, les premières pages semblent presque trompeuses, alors qu’un habitant fait visiter la monade où il vit à un humain de Vénus (qui sert de point d’entrée au lecteur, tout simplement).

On peut bien sûr trouver quelques aspects malsains, comme cette absence totale de vie ou de propriété réellement privées, ou la sexualité très débridé des habitants : la nuit, tout homme a le droit d’entrer dans n’importe quel appartement et de prendre du bon temps avec la femme qu’il y trouve, parfois même avec son mari dormant à côté. D’ailleurs cela ne se fait pas de refuser, car le conflit stérilise.

D’ailleurs si on rationalise les choses, ça semble même plutôt logique comme système de vie pour des gens qui vivent entassés les uns sur les autres dans une tour, avec des familles plus que nombreuses (quatre enfants est considéré comme une petite famille).

Mais, au fur et à mesure qu’on avance dans ces sept nouvelles qui s’entrecroisent (de façon fort brillante, chaque texte a son protagoniste principal, mais celui-ci ne cesse de croiser la route des autres protagonistes, formant comme un roman-chorale), le malaise s’insinue petit à petit, et on se rend vite compte que cette utopie n’est pas si idyllique que ça pour ceux qui ne rentrent pas dans le moule.

Il y a Aurea,quatorze ans et pas encore mère ( !), qui refuse de quitter sa monade pour aller en coloniser une nouvelle, Jason, un historien qui redécouvre le XXe siècle, Micael, qui rêve de visiter l’extérieur, et Siegmund, promis à une carrière brillante, mais…

J’ai trouvé ce livre à la fois horrifiant et extrêmement pertinent. Il est horrifiant parce que c’est une de ces dystopies subtiles, où l’absence de liberté est subtilement masquée aux yeux de la population, qui ne s’en rend même pas compte.

Il est aussi (légèrement) horrifiant sur l’aspect sexuel. Je vous avoue être d’un naturel un peu prude, si bien que le côté « libérons notre sexualité » et « je couche avec qui je veux » (ça va me faire des bonnes stats d’entrée ça) m’a mis un peu mal à l’aise par moment même si ça n’a rien de gratuit dans ce livre (mais du coup je ne le recommanderais pas forcément à tous les publics).

Tout cela s’inscrit dans une réflexion très pertinente. Avec ses 75 milliards d’habitants et sa natalité galopante, Robert Silverberg choque volontairement (il me semble qu’en 1971, date de première parution, on s’inquiétait déjà des questions de surpopulation), et ça marche.

Mais de façon assez marrante, c’est surtout choquant parce qu’on se rend vite compte qu’en dépit du malaise que peut déclencher la société qu’il met en scène, que certaines idées semblent incroyablement logiques et pertinentes (même d’un point de vue purement pratique, puisque la chaleur humaine émise est récupérée pour fournir de l’énergie à la monade).

D’autant plus lorsqu’on vit dans une région aussi surpeuplée que la région parisienne, où l’on passe beaucoup de temps à maugréer sur ses voisins voire carrément à les engueuler. 800 000 personnes vivant ensemble dans une tour sans qu’elle n’explose, ça impressionne !

Du coup, je suis très contente d’avoir lu ce livre, extrêmement bien écrit (je me répète mais l’entrecroisement des destinées est vraiment bien réalisé) et qui fait beaucoup réfléchir. Il n’est pas cité au hasard parmi les classiques de la SF, c’est vraiment un titre à lire absolument.

Et puis, après des années à croiser des textes de Robert Silverberg sans jamais vraiment y accrocher (le mieux que j’ai eu, c’est un bien mais sans plus sur le premier tome du cycle de Majipoor et son adaptation de la légende de Gilgamesh, et ne parlons pas de L'homme dans le labyrinthe), je suis contente d’enfin lire un roman de lui qui me plait complètement !

CITRIQ

16 commentaires:

  1. Bonjour
    Merci pour ta critique.
    C'est vrai qu'il y a beaucoup de "sexe" (ça va faire monter tes visites) dans le livre.
    Silverberg en met toujours pas mal (cf Shadrak dans la fournaise).
    Ce qui me dérange c'est que ce thème occulte pas mal d'autres sujets sur la vie en commun dans un promiscuité de dingue.
    A moins que Silverberg considère que le sexe libre soit la réponse universelle.

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    1. C'est vrai qu'il y a plein d'aspects laissés en suspens, pour le reste on n'a plus qu'à imaginer (je me demandais un peu le devenir de gens peu passionnés par la chose ou repoussant régulièrement les avances des visiteurs nocturnes, mais j'imagine qu'ils finissent soit reprogrammés soit dans l'incinérateur...)

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  2. Yep j'aime beaucoup les Silverberg des années 70 : concis, efficaces, incisifs. Que du bon.

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    1. Je m'en tiendrais à cette époque d'écriture alors si je lis d'autres choses de lui :)

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  3. J'avais trouvé le livre très intéressant pour ses idées, mais trop sombre et claustrophobiques pour moi (et je suis assez d'accord sur le sexe aussi), ce qui empêche que ce soit un coup de cœur total, pour ma part j'ai préféré Majipooor !

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    1. Majipoor en fait j'ai bloqué sur le 2e tome (composé de nouvelles je crois), va savoir pourquoi. Et comme les grands cycles ne m'attirent plus forcément, j'y suis jamais revenu.

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  4. Ce roman de Silverberg, lu il y a des années, fut un vrais bonheur pour moi. Un des grands livres de SF selon moi.

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  5. On n'arrête pas de me dire de le lire celui-là, un jour, je dépasserais le stade "ouais, mais ce sont des nouvelles" pour m'y mettre !

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    1. Dis toi que comme les histoires sont entrelacées, ça n'a vraiment pas l'allure de nouvelles !

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  6. Un grand classique, indémodable (quoique certains passages fleurent bon l'époque psychédélique, d'où également l'aspect sexuel très présent, corollaire de cette époque de libération des moeurs...) !

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    1. A la lecture je me suis effectivement fait la remarque que ça fleurait bon les années 70 cet aspect quand même ^^

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  7. Bon, au début ton article me disait bien, et puis après, tu dis que ce sont des nouvelles. Et bouaif les nouvelles.
    Plus le sexe à tout va (ça compte aussi pour les stats quand c'est écrit dans les commentaires ? :D), ça me convient pas trop, même si ça sert à l'histoire (et pourtant, je ne crois pas être trop prude, m'enfin bon :D).

    Bon, et puis ma première expérience avec Silverberg n'a pas été des plus réussies donc je ne sais pas, je vais laisser de côté je crois ^^

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    1. Je ne te l'aurais pas forcément vendu à toi (quoique je peux te le prêter), menfin comme je disais à Shaya, c'est de la nouvelle spécial gens qui n'aiment pas les nouvelles, faut pas s'arrêter là dessus !

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  8. alors là chapeau, tu as trouvé les mots sur mon ressenti de lecture qui date pourtant de quelques années (j'ai jamais pu écrire la critique) ! C'est en effet un gros coup de coeur pour moi par sa pertinence et l'aspect dystopique à la fois subtil et glaçant. Le sexe ne m'a pas gêné perso mais ça, c'est aussi parce que je le savais : je crois que pour tout ce qui est New Wave, Silverberg en tête, il faut juste le savoir et hop on se met dans l'état d'esprit adéquat et sa passe tout seul. Pi franchement une dystopie explorant la surpopulation sous cet angle, c'est tout bonnement du génie.
    L'un des meilleurs Silverberg, si ce n'est le meilleur sans doute. j'avais pas trop accroché à "L'oreille interne", autre classique. Mais en général j'aime bien son style, j'en ai bcp dans ma biblio XD J'ai d'ailleurs l'omnibus avec ses nouvelles (dont l'homme dans le labyrinthe), je crains un peu l'aspect horreur/glauque mais un jour j'essayerai.

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    1. Pour mettre des mots sur mon ressenti, j'ai un peu senti venir le coup et j'ai pris des notes pendant ma lecture, sinon je m'en serais pas sortie je crois xD

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