Après la fin du SSW, je me suis retrouvée un peu bête devant mon carton de PàL, ne sachant plus quoi lire après un été si space-opera. Et puis ma route a croisé
l’article de Traqueur Stellaire sur Les monades urbaines, j’ai fait « Hey ce livre est dans ma PàL » (pour une fois), et l’affaire a été réglée, assez vite d’ailleurs, vu la vitesse à laquelle j’ai dévoré ce texte.
Dans un futur relativement proche (en 2381 pour être précis), la population terrestre s’élève à 75 milliards d’habitants, et augmente de trois milliards par an, sans que cela ne cause ni conflit, ni souci d’approvisionnement.
Ce miracle est possible grâce aux monades urbaines, de gigantesques tours de mille étages, complètement autonomes (sauf pour la nourriture, produite sur les sols ainsi libérés par les monades), pouvant héberger quelques 800 000 personnes qui y vivent en autarcie, sans jamais sortir à l’extérieur, ou voyager dans une autre monade.
Cela semble presque utopique, une Terre capable de subvenir aux besoins de 75 milliards d’humains, mais cette vision presque idyllique se révèle assez glaçante, et subtilement, on sent bien que sous l’utopie se cache une dystopie glaçante.
C’est cet aspect que j’ai tout de suite aimé dans Les monades urbaines. La dystopie est à la mode ces temps-ci (depuis
Hunger Games), mais souvent, quand je lis les 4e couvertures (je lis rarement les livres en eux-même, je vous avoue), j’ai toujours l’impression que l’auteur y va avec ses gros sabots (ou au bulldozer même).
Ici, ce n’est pas le cas, d’ailleurs, les premières pages semblent presque trompeuses, alors qu’un habitant fait visiter la monade où il vit à un humain de Vénus (qui sert de point d’entrée au lecteur, tout simplement).
On peut bien sûr trouver quelques aspects malsains, comme cette absence totale de vie ou de propriété réellement privées, ou la sexualité très débridé des habitants : la nuit, tout homme a le droit d’entrer dans n’importe quel appartement et de prendre du bon temps avec la femme qu’il y trouve, parfois même avec son mari dormant à côté. D’ailleurs cela ne se fait pas de refuser, car le conflit stérilise.
D’ailleurs si on rationalise les choses, ça semble même plutôt logique comme système de vie pour des gens qui vivent entassés les uns sur les autres dans une tour, avec des familles plus que nombreuses (quatre enfants est considéré comme une petite famille).
Mais, au fur et à mesure qu’on avance dans ces sept nouvelles qui s’entrecroisent (de façon fort brillante, chaque texte a son protagoniste principal, mais celui-ci ne cesse de croiser la route des autres protagonistes, formant comme un roman-chorale), le malaise s’insinue petit à petit, et on se rend vite compte que cette utopie n’est pas si idyllique que ça pour ceux qui ne rentrent pas dans le moule.
Il y a Aurea,quatorze ans et pas encore mère ( !), qui refuse de quitter sa monade pour aller en coloniser une nouvelle, Jason, un historien qui redécouvre le XXe siècle, Micael, qui rêve de visiter l’extérieur, et Siegmund, promis à une carrière brillante, mais…
J’ai trouvé ce livre à la fois horrifiant et extrêmement pertinent. Il est horrifiant parce que c’est une de ces dystopies subtiles, où l’absence de liberté est subtilement masquée aux yeux de la population, qui ne s’en rend même pas compte.
Il est aussi (légèrement) horrifiant sur l’aspect sexuel. Je vous avoue être d’un naturel un peu prude, si bien que le côté « libérons notre sexualité » et « je couche avec qui je veux » (ça va me faire des bonnes stats d’entrée ça) m’a mis un peu mal à l’aise par moment même si ça n’a rien de gratuit dans ce livre (mais du coup je ne le recommanderais pas forcément à tous les publics).
Tout cela s’inscrit dans une réflexion très pertinente. Avec ses 75 milliards d’habitants et sa natalité galopante, Robert Silverberg choque volontairement (il me semble qu’en 1971, date de première parution, on s’inquiétait déjà des questions de surpopulation), et ça marche.
Mais de façon assez marrante, c’est surtout choquant parce qu’on se rend vite compte qu’en dépit du malaise que peut déclencher la société qu’il met en scène, que certaines idées semblent incroyablement logiques et pertinentes (même d’un point de vue purement pratique, puisque la chaleur humaine émise est récupérée pour fournir de l’énergie à la monade).
D’autant plus lorsqu’on vit dans une région aussi surpeuplée que la région parisienne, où l’on passe beaucoup de temps à maugréer sur ses voisins voire carrément à les engueuler. 800 000 personnes vivant ensemble dans une tour sans qu’elle n’explose, ça impressionne !
Du coup, je suis très contente d’avoir lu ce livre, extrêmement bien écrit (je me répète mais l’entrecroisement des destinées est vraiment bien réalisé) et qui fait beaucoup réfléchir. Il n’est pas cité au hasard parmi les classiques de la SF, c’est vraiment un titre à lire absolument.
Et puis, après des années à croiser des textes de Robert Silverberg sans jamais vraiment y accrocher (le mieux que j’ai eu, c’est un bien mais sans plus sur le premier tome du
cycle de Majipoor et son adaptation de la légende de Gilgamesh, et ne parlons pas de
L'homme dans le labyrinthe), je suis contente d’enfin lire un roman de lui qui me plait complètement !