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mardi 7 novembre 2017

Les voyageurs malgré eux – Elisabeth Vonarburg


Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman d’Elisabeth Vonarburg, et pourtant j’avais ce roman en réserve depuis deux ans. Je le gardais pour une occasion spéciale, mais après l’avoir lu, je me demande bien quelle occasion aurait pu faire l’affaire, à part le plaisir de tout simple de renouer avec la plume étrange mais fascinante de cette auteure.

jeudi 20 novembre 2014

Hôtel Olympia - Elisabeth Vonarburg


Lorsque j'ai vu que Elisabeth Vonarburg serait présente aux Utopiales, j'ai décidé d'acheter un de ses recueils de nouvelles pour lui faire dédicacer, histoire de surmonter mon échec la dernière fois que j'ai essayé d'en lire. Mais quand j'ai vu son dernier roman tout frais à la librairie, je n'ai pas pu résister, je me suis jetée dessus et je l'ai pour ainsi dire dévoré. Par contre pour le chroniquer, ça a été une autre paire de manche...
« L'Hôtel rêve. »
Dans Hôtel Olympia, l'héroïne semble changer de nom selon qui lui parle : elle est Danika sur ses papiers, Nikai pour ceux qui l'ont connue toute petite, Nika pour son mari. Elle a cinquante ans, elle gagne sa vie comme photographe (des chantiers de fouilles de son archéologue de mari en général), fait de la peinture, vit au Québec mais semble beaucoup voyager. Elle entretient des liens plus que conflictuels avec sa famille.

Mais un beau jour, son père qu'elle n'a pas vu depuis quarante ans débarque chez elle, et lui demande de revenir à l'Hôtel Olympia, en région parisienne, où elle a grandi. L'hôtel est tenu par sa mère, Olympia, mais celle-ci ayant disparu, elle se retrouve bombardée directrice de l'établissement. Elle décide donc de retourner là bas pour résoudre cette absurdité administrative. Sauf qu'une fois arrivée à l'Hôtel Olympia, étrange bâtiment qui « rêve », et dont les habitants semblent ne pas vieillir, la situation se complique, alors que resurgissent ses souvenirs oubliés.

Deux paragraphes de résumé, et pourtant j'ai l'impression d'avoir à peine effleuré le sujet du livre ! Il faut dire qu'Hôtel Olympia n'est pas vraiment un livre qui se prête à l'exercice. A trop le simplifier, on risquerait de lui faire perdre de sa saveur, il faut donc le lire... et le vivre !
« Vous avez déjà vu quelqu'un lire dans le métro, dans un autobus ou dans un lieu public quelconque, n'est-ce pas Nikai ? Comme ils sont dans leur bulle. Ils ne sont pas là. Ils sont dans l'histoire. Ils s'y donnent. Leurs rêves, leurs désirs s'y mirent et, en s'en nourrissant, ils la nourrissent. »
Lorsqu'on a déjà croisé à plusieurs reprises la plume d'Elisabeth Vonarburg, Hôtel Olympia semble un territoire déjà cartographié : l'aura de mystère qui plane sur l'ensemble de la lecture, le goût prononcé pour les lourds secrets de famille, j'y ai retrouvé la même atmosphère que dans Reine de mémoire (d'ailleurs il faudra que je pense à finir ce cycle un jour) et ses autres romans, dans une moindre mesure.

Cependant à tout point de vue, c'est un roman surprenant. Sur plein d'aspects, il vous fera penser à d'autres lectures, mais à chaque fois le parti-pris est très différent. Rien que l'héroïne est assez originale, puisqu'elle a la cinquantaine, ce qui n'est pas la classe d'âge qu'on croise le plus souvent dans les romans à ma connaissance (ou alors je ne lis pas les bons textes !). Et si comme tout héros qui se respecte, elle doit faire la paix avec son passé, elle le fait d'une façon finalement assez simple, et très émouvante.

L'ambiance de l'Hôtel Olympia, avec ses oncles et tantes immuables m'a fait penser à L'Opéra de Sang de Tanith Lee, et pourtant ce n'est pas vraiment ça. L'univers qui s'élabore autour, aussi mythologique qu'onirique, m'a un peu évoqué American Gods de Neil Gaiman, mais là encore dans une forme complètement différente.
« Vous les humains, vous ne savez pas tout, mais on dirait que vous comprenez davantage, parfois. Quand je me serai retrouvée, je saurais beaucoup de choses. Est-ce que ça m'empêchera d'être humaine ? »
Cette différence vient de l'écriture d'Elisabeth Vonarburg, toute en circonvolutions, extrêmement riche. Elle donne à voir beaucoup de choses, mais ne dit jamais clairement les faits, laissant le soin au lecteur de reconstituer le schéma, ou d'attendre que les choses s'éclaircissent (ce qui finit par arriver, je vous rassure, bien que quelques mystères demeurent, et c'est tout aussi bien).

Tout le roman baigne dans une sorte d'atmosphère onirique, sans doute dû au fait qu'il s'agit d'un huis clos qui se déroule dans un bâtiment mouvant (je vous recommande la visite des jardins les nuits où l'hôtel rêve), et peuplé d'êtres sans âge dont on a du mal à déterminer le rôle ou le statut. On s'y perd un peu d'ailleurs, surtout qu'ils sont très nombreux (même si la plupart s'en tiennent à la figuration). L'alternance entre passé et présent joue aussi beaucoup, on change parfois d'époque d'un paragraphe à l'autre (pour accompagner au plus près les flash-backs de Danika qui se souvient).

Etrange, c'est sans doute le qualificatif le plus adapté à Hôtel Olympia, qui est définitivement plus facile à lire qu'à chroniquer. C'est un roman qui ne rentre pas vraiment dans les cases, porté par une très belle écriture qui demande à prendre son temps. Il ravira à coup sûr les amateurs d'histoires de famille, et ceux qui sont fascinés par le pouvoir des mythes et des histoires. Ah oui et quand vous le lirez, attendez-vous à qu'il vous hante encore quelques temps, car c'est le genre de roman qu'on garde en tête, sans pouvoir exactement dire pourquoi.
« Mais elle n'a pas envie, non, elle n'a pas envie de leur raconter. La première fois de Toomas, cette histoire-là, elle l'a tellement caressée que c'est désormais un objet familier, joliment patiné, elle peut le manier avec sérénité. Mais la deuxième fois... La deuxième fois fait encore un peu mal -pas sa conclusion bien sûr, mais tout ce qui l'a précédé. »

CITRIQ

samedi 7 juillet 2012

Le silence de la Cité - Elisabeth Vonarburg


Encore une fois, je ne rends pas ma chronique en avance, puisqu’il m’aura fallu un bon mois pour rédiger cette chronique. Il faut dire qu’il y a eu les Imaginales, et je n’ai pas cessé de repousser l’échéance. Il n’est vraiment jamais facile de se lancer dans une chronique d’un livre d’Elisabeth Vonarburg. J’en avais déjà fait une chronique précédemment, mais j’ai préféré la dépoussiérer un peu.

Lors du Déclin (série de catastrophes qui a ravagé la Terre, le détail n’est jamais donné mais ça implique certainement des bombes nucléaires), certains hommes se sont réfugiés dans des Cités, des abris souterrains à la pointe de la technologie, où ils vivent désormais reclus, repoussant la mort grâce à leurs robots.

A l’extérieur, les rares survivants humains ont régressé à une technologie, et les mutations provoquées par le Déclin font entre autres qu’il nait plus de filles que de garçons. Un des habitants de la Cité étudie ces mutations, dans le but de produire l’humain parfait qui sauvera l’espèce humaine. Sa première tentative réussie sera Elisa, et le Silence de la Cité raconte son histoire.

C’est l’histoire d’une femme dotée de talents très spéciaux, qui va s’aventurer à l’Extérieur pour voir ce que sont devenus les autres humains, et qui va mettre en place son propre plan pour sauver l’humanité.

Si certains détails vous semblent familiers dans ce très vague résumé, et si vous faites partie des lecteurs des Chroniques du Pays des Mères, c’est tout à fait normal. Les Chroniques sont en fait la suite du Silence de la Cité (à quelques siècles d’écart).

De façon assez étrange ceci dit, il vaut mieux lire le Silence de la Cité en second, il se révèle bien plus intéressant en regard des Chroniques qu’en lui-même. Comme je le disais lors de ma première lecture, c’est un peu le paradoxe de ce roman. Seul, c’est un roman presque bancal, alors qu’il offre des informations supplémentaires très intéressantes sur certains détails du Pays des Mères.

Ceci dit, j’ai bien apprécié de le relire, avec le Pays des Mères très frais dans ma tête cette fois-ci. Cela m’a permis de bien plus apprécier les références à celui-ci. Même si certains trous restent à combler, le Silence de la Cité permet de mieux se représenter le temps des Harems et celui des Ruches, comment la religion d’Elli s’est mise en place…

Mais je trouve que ça reste un roman assez froid, et un peu malsain sur les bords : le personnage de Paul est tout sauf agréable, et Elisa est une héroïne qui reste finalement assez passive et froide, ce qui ne la rend pas facile à aimer (même si c’est certainement dû à ses dons particuliers, comme Tulla), contrairement à Lisbeï par exemple.

Et puis ce roman est hyper frustrant, car en lui-même il pose plus de questions qu’il n’en apporte (sur l’univers et les évènements qui s’y déroulent). Le roman est divisé en quatre parties, et c’est finalement les ellipses entre les parties (notamment tout le voyage qu’Elisa effectue à l’Extérieur entre la première et la deuxième partie) qu’on aurait vraiment envie de lire.

Cependant, c’est le premier roman de l’auteure il me semble, ce qui pourrait expliquer qu’il ne soit pas aussi abouti que les suivants. On y retrouve sa patte (notamment dans les allers retours temporels parfois un peu chaotiques notamment au début) , et ses thèmes de prédilection.

Aux Imaginales, elle avait expliqué lors de son entretien que la métamorphose et la mémoire étaient toujours au cœur de ses histoires, et c’est ô combien vrai pour ce roman (avec quelques belles histoires d’inceste aussi pour mettre mal à l’aise, un bon thème récurrent aussi !).

Au final, ce n’est pas donc pas le meilleur roman de la Terre (ça c’est Chroniques du Pays des Mères), mais c’est un complément intéressant, dans lequel il est amusant de chercher les références. Je l’ai d’ailleurs lu en lecture commune sur le Cercle d'Atuan, et c’était d’autant plus enrichissant de faire cette chasse aux indices à plusieurs !
Pas très grandiose comme révélation. Ni très nouvelle. Mais c'en était peut-être une qu'il faut avoir de temps en temps ? Là est peut-être la révélation en définitive : apprendre qu'on n'a jamais fini de s'arracher à ses illusions, jamais fini de se surprendre à se mentir à soi-même, à se manipuler. Jamais fini de se mettre au monde ?
Lecture commune avec Yume, ...
Nos discussions sur le forum (pour tous les petits détails que je n'ai pas abordé ici pour ne pas spoiler)

CITRIQ

dimanche 11 mars 2012

Chroniques du Pays des Mères - Elisabeth Vonarburg


J’étais très contente que ce livre ait été retenu pour la lecture du mois de janvier du Cercle d’Atuan, car il s’agit d’un de mes romans fétiches, que je ne me lasse jamais de relire. En plus, cela me donnait l’occasion de dépoussiérer ma chronique sur le sujet, que je trouvais bien trop succincte à mon goût.

Le problème, c’est qu’une fois le livre relu, malgré de très riches discussions sur le forum, impossible de rassembler correctement mes idées pour réécrire ma chronique. Un article avec une gestation difficile donc, mais après un mois et demi, il était temps de le terminer.

Chroniques du Pays des Mères se déroule sur Terre, dans un futur lointain. Les hommes se sont détruits mutuellement, sans doute à coup d’arme atomique/bactériologique/etc., laissant de nombreux endroits inhabitables du fait de la pollution, et affectant l’espèce humaine elle-même.

En effet, il nait bien plus de filles que de garçons. Bien avant notre histoire, les hommes ont fait de ce problème un prétexte pour asservir les femmes, ce fut le temps des Harems. Puis celles-ci se sont révoltées, les victimes sont devenues les bourreaux, et ce fut le temps des Ruches.

Celles-ci disparurent au profit du non-violent Pays des Mères, époque durant laquelle se déroule notre histoire. On y vénère une figure divine, Elli, et sa fille deux-fois-morte-deux-fois ressuscitée, Garde. La gente féminine est toujours aussi omniprésente (et les hommes toujours mis à l’écart bien que mieux traités qu’à l’époque des ruches). Hommes et femmes vivent plus ou moins séparés, selon les communautés, certaines étant plus traditionalistes que d’autres.

La perpétuation de l’espèce est une telle obsession qu’elle en organise complètement la vie des personnes. Les femmes sont des Vertes dans leur adolescence, des Rouges quand elles sont en âge de porter des enfants (période où elles vont –doivent même- porter un enfant tous les deux ans grâce aux miracles de l’insémination artificielle), puis des Bleues.

Voilà les grandes lignes de cet univers dans lequel évolue l’héroïne de l’histoire, Lisbeï, dont on suit les traces de ses premières années à la garderie jusqu’à ses derniers jours.

J’avoue être tellement fusionnelle avec ce livre que j’ai toujours de la peine à en parler, sous peine de s’en tenir à des platitudes, ou bien de partir dans des dissertations de quinze pages. C’est sans doute à cause de Lisbeï.

Ce n’est pas si courant que ça, de lire une histoire, et de se reconnaitre autant dans un personnage. On trouve parfois des comportements qui nous rappellent notre entourage ou nous-même sur certains points, mais dans le cas de Lisbeï c’est presque tout le personnage qui m’est proche.

Sa passion pour l’Histoire et pour toutes les histoires (contes, mythologies…), et la façon dont elles se raccrochent à la grande Histoire, sa manière de voir le verre à moitié plein et à moitié vide en même temps… Il y a tant de petits détails à propos d’elle qui me parlent que je suis à chaque relecture happée par l’ouvrage (et du coup chaque relecture devient très voir trop personnelle).

Mais il n’y en a pas que pour mon nombril, rassurez-vous.

La forme est très importante dans ce roman. Le titre de « Chroniques » n’est pas volé, et entre des passages de narration classique à la troisième personne s’intercalent des extraits de lettres et de journaux.

Au début, leur rôle est avant tout utilitaire, ils servent à fournir des explications et un arrière-plan qu’une Lisbeï de six ans ne pourrait expliquer. Mais très vite, ils donnent l’occasion à Lisbeï de s’exprimer avec ses propres mots, avec tout un jeu d’aller-retour entre le passé et le présent par le biais de ses journaux (c’est ainsi qu’on trouve des extraits de ses écrits à Warenberg bien avant qu’elle ne s’y rende, mais on réalise cela à la relecture en général).

Toute l’écriture d’Elisabeth Vonarburg joue d’ailleurs sur des va-et-vient de toute façon qui font que j’apprécie toujours plus ses textes à la relecture, avec du recul. J’ignore pourquoi la plupart de ses romans sont comme ça (peut-être qu’elle écrit peut-être ses romans à l’envers, allez savoir), mais quand on s’y habitue, c’est un style très agréable à lire.

Avec tout ça, je ne vous ai pas franchement parlé de l’histoire en elle-même. Il y a tellement d’aspects dont je pourrais vous parler, mais je vais tâcher de me tenir afin de ne pas finir avec plus de deux mille mots.

L’univers du Pays des Mères, en soit, est fascinant à découvrir. Il apparait d’abord comme très hiérarchisé et un peu froid au premier abord : les femmes sont catégorisées en fonction de leur capacité à procréer, les familles s’échangent leurs hommes presque comme des marchandises, la tradition pèse lourdement sur tous.

Mais c’est parce qu’on entre dans ce monde par le biais de Béthély, une Capterie relativement traditionnaliste. On découvrira ensuite des lieux bien différents, où l’on retrouve par exemple des vraies cellules familiales.

Ce qui est chouette, c’est que l’univers ne se contente pas d’être décrit par nos mots à nous, on le perçoit au travers même de l’écriture. En effet, grande spécificité de ce roman, univers féminin oblige, le féminin domine dans les accords. On parle d’enfantes, de chevales, et on dit « elles » pour un groupe, même s’il comprend un homme.

Cela finit par imprégner complètement le cerveau, au point que j’avais tendance à employer le féminin par défaut lors de nos discussions sur le forum !

Avec un univers pareil, il serait tentant d’imaginer un roman ultra-féministe lourdingue, et pourtant, il n’en n’est rien. Si on devait lui coller une étiquette, je dirais que c’est un roman humaniste.

En effet, il parle de l’humanité (hommes et femmes inclus), une humanité qui tente de survivre après le Déclin qui a bien failli la détruire (sans parler des âges sombres qui ont suivi), de se reconstruire, et de vivre en harmonie, ce qui est tout sauf facile (on le voit sur le côté un peu absurde d’une société où la violence est prohibée, mais qu’on apprend quand même à se battre parce que « parfois il faut »).

C’est un livre qui interroge aussi beaucoup sur le statut des femmes et des hommes (entre ces mères qui n’en peuvent plus de ces grossesses à répétition dont la moitié se terminent sur des fausses-couches, et ces pères qui voudraient eux connaitre leurs enfants), et sur les relations humaines (qu’il s’agisse d’amour, d’amitié, de famille, voir tout ça en même temps, avec des personnes de sexe différent ou de même sexe).

Tout cela, on l’observe via une très belle galerie de personnages qui gravitent autour de Lisbeï. Après plusieurs relectures, je me rends compte que je les aime finalement tous : Tula, tellement fusionnelle avec Lisbeï qu’on l'aime et qu’on la déteste à la fois, Antoné et Mooreï, deux facettes très différentes sur la question religieuse qui s’assemblent à la perfection, Selva très froide, dont on perçoit les souffrances intérieurs et le jeu délicat du progrès qu’elle mène… et encore, il ne s’agit que des premiers personnages rencontrés.

Je pourrais vous parle de Kélys, de Guiséia et de Toller, de Fraine, d’Ysande, de Dougall et de tant d’autres. J’ai toujours Myne, si silencieuse et si discrète dans un coin de ma tête, avec son terrifiant « Parfois il faut ».

Et puis ce roman est aussi une très belle ode à l’Histoire et aux histoires, et à la recherche du passé. Une grande partie de l’intrigue repose sur cette quête (via l’étude d’anciens documents de la découverte de sites archéologiques) absolument fascinante à suivre (pour tous les passionnés d’histoire ou d’archéologie).

Outre l’amusement induit par ces recherches d’un passé qui nous semble très actuel à nous (un fragment d’ancien conte cité à un moment n'est autre que Le Petit Prince), il y a tout un jeu sur comment l’Histoire se transforme au travers du temps, en fonction des fragments qu’on en conserve (volontairement ou non), et comment on les réinterprète à sa façon, comme en témoignent ces contes à la trame toute familière, ou toute la religion d’Elli qui ressemble à un christianisme féminisé.

Bref, vous l’aurez compris, pour moi, les Chroniques du Pays des Mères est un des plus beaux romans qu’il m'ait été donné de lire, et je ne me lasse jamais de le relire. Je suis toujours surprise de la densité de ce roman, qui en à peine six cents pages, fait le tour d’un univers, et sait se montrer est prenant, émouvant et intelligent à la fois.

Je suis étonnée (et un poil déçue, même si je comprends tout à fait la raison) qu’il n’y ait aucune suite (ce roman étant lui-même la suite -lointaine- du Silence de la Cité), c’est peut-être le seul défaut qu’on pourra reprocher (et encore) à l’auteur.

Ca, et quelques thématiques qui peuvent mettre mal à l’aise (Elisabeth Vonarburg adore parler d’inceste notamment). Ceci dit j’ai trouvé assez intéressant du coup les discussions que cela a déclenché pendant la lecture sur le forum. Jusque-là j’avais plutôt tendance à ranger les éléments gênants dans un coin de ma tête jusqu’à qu’ils ne me dérangent plus à force de relecture, c’est beaucoup plus intéressant de confronter les opinions à ce sujet.

Bon j’ai passé le cap des 1500 mots, il est grand temps de refermer cette chronique, en vous invitant une fois encore, si vous n’avez jamais eu l’occasion, à lire ce livre qui est pour moi un des meilleurs livres de SF que je connaisse (et même un des meilleurs livres que je connaisse, toute distinction de genre laissée de côté). Une petite citation pour conclure, qui caractérise bien Lisbeï, et le livre en lui-même :
Un jour, elle aurait toutes les réponses à toutes les questions et posséderait alors le même pouvoir que les Rouges ou les Bleues des tours. Mais les réponses, c'étaient comme les lucioles quand on arrive à les attraper : leur lumière s'éteint ; et il y a toujours une autre luciole qui s'allume juste un peu plus loin.
 Avis des autres atuaniens : Neph, Olya, Tortoise, Yume, Zahlya

CITRIQ


Et puis c’est du post-apo, voilà qui me donne l’occasion de participer à nouveau au challenge Fins du monde de Tigger Lilly !


mardi 28 juillet 2009

Tyranaël – Elisabeth Vonarburg


1. Les Rêves de la Mer
2. Le jeu de la perfection
3. Mon frère l’ombre
4. L’Autre Rivage
5. La Mer allée avec le Soleil

Toujours dans mon cycle Vonarburg (encore deux recueils de nouvelles et je devrais avoir épuiser le fonds de la bibliothèque), voici venu le temps (des rires et des chants) d’un gros morceau, un cycle en 5 volumes : Tyranaël.

Sur un site, on qualifiait l’histoire de planet-opera, et y’a sûrement un peu de ça. De même qu’un space-opéra, parfois, c’est un peu de la fantasy avec des pistolasers (non je ne pense pas du tout à une hexalogie avec des types qui se battent avec des épées lumineuses), bah le planet-opera, c’est parfois un peu le roman historique du futur. En tout cas Tyranaël y ressemble, en un peu plus confus.

Explication : Tyranaël est une planète habitable assez semblable à la Terre, dans le système Altaïr. Dans un futur possible, les Terriens s’installent pour la coloniser, la Terre étant dans un état plus que désastreux. A la surface, on trouve des traces de vies indigène, et même pas que : des villes entières abandonnées, comme si les anciens habitants avaient déménagé. Et personne ne sait ce qu’ils sont devenus.

Accessoirement, la planète fait l’objet d’un étrange phénomène. Pendant la moitié de son année (qui dure 4 ans, de même que les journées font 35h et les semaines 14 jours), quelque chose recouvre les océans et les terres jusqu’à mille mètres d’altitude, annihilant toute forme de vie qu’elle touche, et empêchant accessoirement le fonctionnement des appareils électriques. Faute de savoir de quoi il s’agit, on l’appelle la Mer.

Voilà donc nos colons qui s’installent, qui sont en partie décimés par la première arrivée de la Mer, puis qui s’adaptent : on développe des techniques basées sur le gaz et la vapeur pour pallier à l’absence d’électricité, on s’installe au-delà de la limite de la Mer, etc.

Et nous voila partis pour une sacré tranche d’histoire de Tyranaël, sur une période plus que longue (au moins 500 ans terrestres si je ne m’abuse, c’est toujours dur à dire avec le fait qu’ils comptent en saisons).

A ce niveau-là, ça relève pratiquement de chroniques qui retracent toute l’histoire, en se penchant sur les différentes évolutions des colons. Majoritairement, on va parler un peu de culture, un peu de politique, et le nœud de l’histoire tourne autour de l’apparition de « pouvoirs psychiques », de « talents » parmi la population au cours des générations : télépathes, télékinésistes...

Pour apprécier ce cycle, il faut passer le premier tome qui est une véritable plaie à la lecture. Pas que ce soit mal fichu, bien au contraire, c’est un bel exercice de style, et il contient des masses d’informations, mais dans un bordel tel qu’on a du mal à s’y retrouver.

Les Rêves de la Mer correspond en fait à l’histoire d’une des habitantes originels de la planète, une Rani, qui a un talent spécial. C’est une Rêveuse, elle a sans cesse des visions d’autres gens, d’autres univers, et Rêve notamment l’arrivée des Terriens (les Etrangers), qui va bouleverser son peuple (le Rêve, hein, pas leur arrivée).

Du coup, on a en parallèle l’histoire de Elaï et les Rêves qu’elle fait. Rêves pour le moins décousu, par bien que globalement chronologiques, ils ne concernent pas tous la même personne, loin de là. En fait, avec ses Rêves, elle couvre le début de l’installation des terriens, en sautant parfois du coq à l’âne et en laissant en suspens pas mal d’histoires. Sa propre vie, en parallèle, est tout aussi décousue.

Difficile à lire donc, d’autant plus que la partie sur Elaï est riche en vocabulaire qui n’est bien évidemment jamais traduit (et pas de lexique à la fin bien évidemment, comme si E. Vonarburg allait nous faciliter le travail). Néanmoins, on perçoit les germes d’une histoire passionnante : qu’est-ce que la Mer ? Où ont disparu les Anciens (comme les appellent les terriens) ? Pourquoi les animaux de Virginia (ainsi qu’a été renommée la planète) ne s’habituent pas aux humains ?

Sans en dire plus sur la suite de l’histoire, j’avoue que les 4 tomes qui suivent, après une mise en bouche difficile, sont passionnants. Plus que l’histoire d’une planète par fragments, on suit l’histoire de personnes, qui ne sont pas juste des témoins ou des acteurs des évènements à venir, mais des êtres avec des sentiments, des histoires.

Il est difficile de ne pas plonger dans les histoires de Simon, Mathieu, Lian, dont certains passages prennent parfois sacrément aux tripes. Surtout la première partie de Mon frère l’Ombre si vous voulez mon avis.

A part ça, il faut relever un background assez fascinant. La civilisation Rani est passionnante à découvrir, avec ses différences et ses ressemblances avec les terriens, que ce soit en terme de biologie ou de culture. Ca parle d’évolution, de rencontre, de différence (beaucoup de différence, les héros sont quasiment tous des « différents »).

Et il faut reconnaître que comme dans la plupart des grandes histoires, on s’attache plus au voyage qu’à la destination. Si avoir les réponses à la plupart de ses questions est agréable, une fois le dernier livre fermé (parce que c’est là que se trouvent 90% des réponses, les autres tomes se contentent d’indices), c’est surtout de suivre les différentes destinées des personnages qui est fascinant. On plonge à chaque fois dans une époque différente, un monde différent, avec peu de fils conducteurs sinon la présence récurrente de familles qui traversent les siècles.

Je pense que c’est en partie dû au style de l’auteur, qui accroche au moins autant que dans les Chroniques du Pays des Mères. Elle s’amuse souvent notamment à raconter deux histoires en parallèle, en alternant par exemple passé/présent, ou réalité et fiction, ce qui est extrêmement sympathique et rend le récit dynamique (quand ce n’est pas aussi complexe que le tome 1) puisque les deux lignes d’histoire se répondent souvent.

Bref, tout cela vaut bien la peine de s’accrocher pendant le tome 1, que je relirais bien à l’occasion pour y voir plus clair d’ailleurs. Tyranaël est en effet un cycle fascinant pour ceux qui sont passionnés d’histoire avec un grand H. Dans le fond, c’est un peu de la fantasy dans le futur avec des vaisseaux spatiaux, ce qui prouve bien une fois n’est pas coutume que les étiquettes des littératures de l’imaginaire restent uniquement des étiquettes.

(et accessoirement je viens de comprendre que finalement, je m’en fiche un peu qu’ils utilisent la magie ou la science, pourvu que ce soit épique ^^).

mercredi 3 juin 2009

Chroniques du Pays des Mères & le Silence de la Cité – Elisabeth Vonarburg


A défaut de pouvoir continuer dans ma série de la Reine de Mémoire (à moins d’y investir moult argent), je suis revenue sur mes pas en m’attaquant au Silence de la Cité, prequel des Chroniques du Pays des Mères que j'ai relu dans la foulée, ce qui explique que je me retrouve très vite à chanter les louanges du pays des mères, chef d’œuvre de… SF ? probablement, même si ce pavé de quelques 600 pages ne ressemble pas à grand-chose de connu…. Bref reprenons dans l’ordre (ou pas, dépend du point de vue).

Chroniques du Pays des Mères

Dans un futur lointain, le genre humain a enfin réussi à quasiment se détruire (probablement à l’aide d’armes atomiques, bien que ce ne soit jamais vraiment clarifié). Tout un tas de mutants sont apparus, certains lieus pollués/irradiés sont devenus infréquentables, et accessoirement il naît désormais plus de filles que de garçons. Bien plus de filles que de garçons.

Bien évidemment, c’est un prétexte pour que les hommes affirment une fois de plus leur autorité sur les femmes. C’est le temps des Harems.
Dans un futur plus lointain, les femmes finissent par se révolter, les victimes deviennent les bourreaux et vice-versa, c’est le temps des Ruches (pour ceux qui ne saisissent pas l’image, je vous conseille d’étudier les mœurs des abeilles, ça vous donnera une idée…).

Et dans un futur encore plus lointain, les Ruches ont disparu au profit du non-violent Pays des Mères. On y vénère une figure divine, Elli, et sa fille deux-fois-morte-deux-fois ressucité, Garde. La gente féminine est toujours aussi omniprésente (et les hommes soumis, mais nettement moins martyrisés tout de même), si bien qu’on emploie le féminin par défaut : on fait les enfantes, on monte des chevales, et on emploie le « elles » même quand il y a un homme dans le groupe. Hommes et femmes vivent plus ou moins séparés, selon les communautés, certaines étant plus traditionalistes que d’autres.

La perpétuation de l’espèce est une telle obsession qu’elle en organise complètement la vie des personnes. Les femmes sont des Vertes dans leur adolescence, des Rouges quand elles sont en âge de porter des enfants (période où elles vont –doivent même- porter un enfant tous les deux ans grâce aux miracles de l’insémination artificielle), puis des Bleues.

Et encore, ceci n’est que l’ébauche de la grandeur de l’univers dans lequel nous plonge ce roman qui suit les pas de Lisbeï de ses jours de mosta à la garderie jusqu’à la fin de sa vie. On suit son parcours par un récit intercalé de lettres et d’extraits de journaux.

Les Chroniques du Pays des Mères est un des plus beaux romans qu’il est été donné de lire. Il est prenant, émouvant, poignant, intelligent, et ne laisse jamais indifférent. Lisbeï est un personnage naturellement curieux, qui interroge sur tout, aussi bien le passé que le présent, si bien qu’elle est le vecteur idéal pour découvrir le Pays des Mères, véritable anti-cliché à des lustres de tout ce qui pourrait s’écrire (en SF féministe et même en SF tout court).

Sur 600 pages, l’auteur ne se contente pas d’imaginer un futur possible. Elle nous fait visiter un univers dans ses moindres détails (un peu comme dans un roman de fantasy), et elle tisse une intrigue qui ravira les fans d’archéologie, et autres aventuriers de l’histoire humaine (mais pas qu’eux). Elle interroge également en permanence sur les relations homme/femme, et même les relations humaines en général (amitié, amour, famille, et tout ça à la fois).

C’est une œuvre complète en quelque sorte, et on a peine à croire que tout ça tient en un seul tome. On n’en ressort pas, mais alors vraiment intact, même à la deuxième lecture.

Le Silence de la Cité

Ca n’est pas flagrant comme ça, mais les Chroniques du Pays des Mères, en fait, c’est une suite. En tout cas, ça se déroule dans le même univers qu’un roman écrit dix ans auparavant, et qui nous raconte des évènements d’avant le Pays des Mères. Dites bonjour au Silence de la Cité.

L’histoire se déroule dans le futur, après une apocalypse qui a soigneusement décimé une bonne partie de la planète, et provoquer pas mal de mutations, ainsi qu’un grave déséquilibre au niveau des naissances qui fait qu’on se retrouve avec plus de filles que de garçons.

L’humanité est revenu à un mode de vie assez barbare, à l’exception de quelques personnes qui survivent dans des Cités, fleurons de technologie coupés du monde où ils échappent partiellement à la mort grâce à diverses techniques. L’un deux est obsédé par la génétique et les mutations, et finit par créer Elisa, fille aux capacités plus qu’étonnantes. Le livre raconte son histoire, dans la Cité et à l’Extérieur, alors qu’elle essaye, à sa façon, de « sauver » l’humanité.

Le paradoxe du Silence de la Cité, c’est que sans le Pays des Mères, ce n’est pas un livre extraordinaire. Il se lit bien, l’histoire est sympa, les thématiques (les rapports homme/femme et toussa) plutôt originales. Mais ça reste anecdotique (en tout cas on est loin de la puissance évocatrice du Pays des Mères)

Par contre, si on le lit après le Pays des Mères (ce qui est une contradiction vu qu’il a été écrit –et se déroule- bien avant), c’est le complément idéal qui bouche les dernières questions laissées en suspens dans les Chroniques (ce qui est logique vu que la réponse avait déjà été donnée dans le Silence de la Cité d’une certaine façon… je vous embrouille là ?).

Bref, si vous avez lu les Chroniques du Pays des Mères, c’est un très bon complément. Si vous n’avez rien lu, commencez par le Pays des Mères (et c’est un ordre !).

(en toute honnêteté, si je devais sélectionner dix bouquins dans ma bibliothèque que le monde entier devrait lire, le Pays des Mères y tiendrait une bonne place, quelque chose me dit que tout le monde y trouverait quelque chose, à ce bijou).

mercredi 13 mai 2009

Reine de Mémoire (1&2) – Elisabeth Vonarburg


Tome 1 : La Maison de l’Oubli
Tome 2 : Le Dragon de feu

Dans les « à lire » de la SF (c’est marrant c’est le nom de l’éditeur d’ailleurs), il y a un incontournable signé Elisabeth Vonarburg qui s’appelle les Chroniques du Pays des Mères. C’est un roman assez énorme, qui suit les pas de Lisbeï, sur une Terre post-apocalyptique caractérisée par une société dominée par les femmes. Ca pourrait être cliché et creux, c’est tout le contraire : le résultat est une vaste fresque historique incroyable qui ne laisse vraiment pas indifférent.

Du coup, je me suis un peu intéressée à ses autres œuvres, et j’ai bien évidemment commencé par celle qui est étiqueté fantasy (quoique), à savoir son cycle le plus récent, Reine de Mémoire.

Nous voilà donc à suivre l’histoire d’une étrange fratrie, les jumeaux Senso et Pierrino, et leur petite sœur Jiliane. Ils vivent dans le sud de la France, à la fin du XVIIIe siècle, dans un pays quelque peu différent de celui qu’on connaît, surtout question religion. Ils sont en effet géminites, variante du christianisme où Jésus a une sœur jumelle, Sophia, et que tout est question d’harmonie. C’est aussi un monde où la magie est présente, plutôt réservée au monde du clergé.

Ces trois enfants sont élevés par leur grand-père, leurs parents étant morts, et commencent à découvrir les innombrables secrets de famille qui marquent leur arbre généalogique lorsqu’ils commencent à voir apparaître une mystérieuse fenêtre de trop sur la façade de leur maison. Il y a l’ancêtre Gilles, parti loin vers l’Est, les mystères qui entourent leur grand-mère qui vient de là-bas, et tant d’autres choses.

Tout en regardant grandir les héros, on découvre également l’univers dans lequel ils évoluent, ses coutumes, sa religion, son histoire politique, ses jeux de carte…. C’est une fresque à grande échelle, avec une quantité d’informations à assimiler gigantesque. Une fois accoutumé, on plonge dans l’histoire avec bonheur, pour en savoir plus sur… tout.

Bref, ce serait excellent sauf que… Elisabeth Vonarburg est québécoise, que la maison d’éditions qui l’édite (Alire) est québécoise et donc peu distribuée en France, et que surtout, c’est un cycle en 5 tomes (3. Le Dragon fou / 4. La Princesse de Vengeance / 5. La Maison d’équité) dont la bibliothèque ne possède que les deux premiers ! (oui je suis frustrée, vous m’imaginez pas à quel point, surtout que chaque tome vaut dans les 20 euros, et que le Livre de Poche qui a réédité le premier tome en poche a pas l’air décidé à continuer…). Bref, si vous voulez la lire, prévoyez un porte-monnaie bien rebondi. Et si par hasard quelqu’un a les 3 derniers tomes sur son étagère, je suis prête à lui prêter mes Gaiman !