dimanche 31 mars 2019

Tehanu (Terremer 2) – Ursula K. Le Guin


Ayant reçu en cadeau la superbe intégrale de Terremer en anglais illustrée par Charles Vess (insérez ici un smiley avec des étoiles plein les yeux), j’ai voulu profiter de l’occasion pour relire ce cycle dans sa langue d’origine. Je n’ai pas chroniqué les trois premiers romans vu que j’en avais déjà parlé lors d’une précédente lecture. Ce n’est pas le cas des livres suivants, à commencer par l’excellent Tehanu dont je vais vous parler aujourd’hui.

Commençons par parler des choses désagréable : si jamais vous lisez ce roman en français, ne lisez pas la quatrième de couverture. Les quatrièmes de couverture même, quelle que soit l’édition. Je trouvais que celle de mon édition française de poche n’était pas terrible, mais pour ceux qui connaissent l’histoire, faites donc un tour sur Noosfere. Entre celles qui en disent trop, celles qui racontent la fin et celles qui sont à côté de la plaque (voire les trois à la fois), il y a de quoi se régaler. Voilà, on peut parler du livre maintenant.

Quatrième roman du cycle de Terremer, Tehanu est un texte qui se positionne assez étrangement dans la chronologie. Dans l’univers de Terremer, il se déroule à peine quelques jours après le roman L’ultime rivage mais vingt-cinq ans après Les tombeaux d’Atuan, dont il est presque plus une suite directe par certains aspects.

En effet, on y trouve Tenar, l’héroïne des Tombeaux d’Atuan, qui a bien grandi : après avoir vécu un temps avec Ogion sur l’île de Roke, elle s’est mariée et a eu des enfants qui ont depuis quitté son foyer. Désormais veuve, elle recueille une jeune fille défigurée et laissée pour morte par un groupe de vagabonds. Elle ne souhaite rien de moins que de redonner le sourire à cette enfant, mais la tâche est compliquée lorsque la dite-enfant semble susciter la crainte chez certaines personnes.

Ursula K. Le Guin a mis dix-huit années à écrire ce livre, un temps qui était selon sa postface était nécessaire pour savoir comment écrire ce livre et comment expliquer les choix de Tenar. Et c’est tout à fait compréhensible lorsqu’on se rend compte que la bascule qui est faite entre L’ultime rivage et Tehanu.

Si les trois premiers romans de Terremer étaient des histoires classiques de fantasy avec un héros (une héroïne à la rigueur pour le deuxième roman) et une quête, Tehanu adopte le point de vue des gens ordinaires.

Bien qu’on soit toujours dans l’univers de Terremer, on croise donc des fermiers, des bergers des marins ou des sorcières de village. On y parle laine de chèvre et récoltes tout en suivant le cycle des saisons. Et petit peuple oblige, on subit les attaques plus qu’on ne se défend contre.

En conséquence, Tehanu est un roman étonnant parce qu’il semble ne rien s’y passer. Enfin si, il y a bien quelques évènements et péripéties, comme les retrouvailles de deux amis qui s’étaient perdus de vue depuis fort longtemps, mais globalement Tehanu est un roman tranquille. Pourtant, on ne s’y ennuie jamais.

Comment cela est-ce possible ? Je pourrais me contenter d’invoquer l’écriture magique d’Ursula K. Le Guin (très fluide en VO, j’ai beaucoup moins peiné sur ce roman que sur l’ultime rivage) mais ce serait un peu facile.

En fait, ce livre tire sa force de la façon dont il aborde les questions du féminisme et du pouvoir (les deux questions étant en partie liées). Sur ces sujets, Tehanu n’a en effet rien d’un manifeste, mais c’est un roman qui pose des questions très pertinentes et sait exprimer quelques vérités bien tangibles sur la condition féminine, sans pour autant imposer sa vision des choses. Le livre confronte d’ailleurs différents points de vue, et chacun sera libre de s’accorder à l’un ou à l’autre.

Ma première lecture de Tehanu commence à dater, mais je crois me souvenir que j’avais été un peu frustrée par ce livre qui ne correspondait pas tout à fait à mes attentes (un peu comme les lecteurs qu’évoque l’autrice dans sa postface d’ailleurs). Il m’avait fallu une deuxième lecture pour mieux l’apprécier.

Mais c’est seulement avec cette troisième lecture que j’ai complètement saisi les enjeux de ce roman, peut-être parce que de même qu’il fallait à Ursula K. Le Guin du temps pour trouver comment écrire cette histoire, il m’a fallu du temps pour faire moi aussi mon chemin pour la comprendre.

Rassurez-vous cependant, si vous n’êtes pas un lecteur pressé comme je l’étais lors de ma première lecture, vous n’aurez pas besoin de trois lectures pour apprécier ce très beau texte qui offre à sa manière une belle conclusion aux deux héros de la première trilogie Terremer, tout en mettant en place quelques éléments qui viennent enrichir son univers et promettent encore quelques beaux mystères à découvrir.

Infos utiles : Tehanu (Tehanu : the last book of Earthsea en VO, oui la suite n’a pas été prévue tout de suite !) est le quatrième ou le deuxième livre du cycle Terremer (selon si vous comptez ensemble les trois premiers romans ou non). Traduit en français par Isabelle Delord-Philippe, il a été publié chez Ailleurs et demain (Robert Laffont) puis au Livre de poche (281 pages en poche).
Pour ma part j’ai lu la VO dans la belle édition intégrale illustrée, ce qui m’a permis de profiter de sa postface très intéressante. Vous pouvez la retrouver dans l’édition intégrale VF sortie en 2018 au Livre de poche.

21 commentaires:

  1. Symbole de la magie dont est capable Le Guin : j'en ai encore des images en tête, au contraire de bien d'autres romans où il se passe bien plus de choses à priori marquantes.

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    1. @Baroona
      Ah oui ? Moi c'est des réflexions de Tenar qui me reviennent beaucoup en ce moment. Ca m'avait moins frappé la première fois, je dois être plus sensible aux sujets abordés désormais.

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  2. Un auteur que je dois découvrir! Je suis super tentée depuis qu'ils ont sortis l'intégrale... ça donne envie ;-) Il es dans ma wishlist.

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    1. @Valeriane
      Tu as bien raison, c'est une excellente porte d'entrée ^^

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  3. Ce n'est pas le cycle qui m'attire le plus chez Le Guin, mais bon, un roman où il ne se passe rien, c'est tellement rare que cela donne envie. J'ai toujours dans l'idée de ma faire le cycle de l'ekumen, mais j'attends un article pour commencer...
    Troisième lecture pour ce roman, j'ai l'impression que Le Guin est ton Wilson à moi !

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    1. @Le chien critique
      A part Terremer je ne l'ai pas tant relu que ça, mais effectivement c'est une autrice que j'aime tellement que je déteste m'arrêter à un échec sur un de ses textes. Et je ne t'oublie pas ;)

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  4. Ça a l'air passionnant (bien qu'il ne s'y passe pas grand chose :p)

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  5. Même s'il a l'air assez calme, le roman a l'air passionnant !

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    1. @Shaya
      Il l'est. C'est marrant je pensais que tu l'avais déjà lu en fait...

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  6. Ah... les quatrièmes de couverture ^^ !
    Comme toujours tu me donnes envie de lire du Le Guin. Et pourtant, je n'ai pas pris le temps de le faire depuis longtemps. Ton article me fait toutefois un peu peur aussi : d'expérience, je sais que je peux me faire envoûter par ce type de roman "tranquille", mais je sais aussi que dans certains cas, ça peut au contraire m'enliser dans plusieurs semaines de lente lecture.

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    1. Tu as lu les premiers romans de Terremer ? Sinon le temps que tu en arrives là tu as le temps d'être envouté ^^. Effectivement c'est toujours risqué ce genre de texte mais étonnement je l'ai trouvé bien plus agréable que L'ultime rivage (ou il se passe bien plus de choses).

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    2. Non, je n'ai pas lu de roman de ce cycle. Mais je croyais qu'à l'instar du cycle de l'Ekumen, on pouvait lire les romans séparément. Quel est ton avis sur la question ?

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    3. @Miroirs SF
      Surtout pas, Terremer ça se lit dans l'ordre contrairement à l'Ekumen. Sauf les Contes de Terremer qui sont des nouvelles (et encore, dans le tas tu as une nouvelle qui fait le pont entre Tehanu et Le vent d'ailleurs dans mon souvenir).

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    4. Ok merci, c'est bon à noter !

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  7. Intéressant, intéressant. :)

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    1. @Alys
      Je peux te prêter ma belle édition VO quand j'en aurais fini ;p

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  8. Ma lecture de Terremer est toute fraîche alors il tombe bien ton billet.
    Bon des 3 histoires de Terremer, celle d'Atuan est celle qui m'a pris le plus de temps à lire et m'a le moins enthousiasmée (sauf le dernier quart). Ceci dit je n'étais pas en forme et il est possible que ma réceptivité en ait été affectée.
    Donc le 1er récit et le dernier, j'ai adoré.
    Pour autant, Tehanu, de ce que je comprends de l'histoire et de ton analyse, me semble plaisant et intéressant.
    Le sentiment qu'il ne se passe pas grand chose est quelque chose de relatif hein :)
    Peut-être bien que ce sera avec ce titre que je poursuivrai ma découverte de l'autrice.

    Merci!

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    1. @Itenarasa
      Si tu as acquis l'intégrale j'espère que tu poursuivras ta lecture, ça serait dommage de s'arrêter en route :D

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    2. Comme quoi les sensibilités ne sont pas les mêmes pour tous, à part quelques cas qui font l'unanimité. En effet et plus précisément je considère "Les tombeaux d'Atuan " comme l'une des oeuvres majeures de l'auteure et de la fantasy en général. L'atmosphère n'est pas du tout la même que dans tous les autres ouvrages du cycle, pesante, rugueuse , crépusculaire et sauvage, Lovecraftienne! C'est une lecture qui date un peu , mais le souvenirs qu'il me reste est celui d'une grande noirceur , de fatalité, c'est vraiment un roman de dark fantasy qui tranche vraiment avec le reste du cycle, et à mon ,sens on peut le lire individuellement du reste. Ensuite tu parles de ta réceptivité à la lecture et tu as tout à fait raison: l'état dans lequel l'on se trouve émotionnellement lors d'une lecture agit un peu comme un effet de halo sur le ressenti final.C'est pourquoi beaucoup de personnes sont décus lors d'une première lecture et enthousiaste lors d'une seconde, et inversement!

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    3. @Unknown
      J'aime beaucoup les Tombeaux d'Atuan aussi, et effectivement il est assez sombre comparé au reste du cycle ^^.

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