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samedi 21 mai 2011

Algernon, Charlie et moi : trajectoire d’un écrivain - Daniel Keyes



Des fleurs pour Algernon est un de ces livres qui m’a tellement marqué à la lecture, que je le relis régulièrement (une fois l’an en moyenne ces dernières années), à la fois par plaisir nostalgique, et aussi parce qu’à chaque lecture, on découvre de nouvelles choses qui nous avait échappé.

C’est un livre que je m’arrange pour mettre dans toutes les mains, de mon prof de français de seconde à ma cousine étudiante en médecine, en passant par ma propre mère qui ne se rappelait pas me l’avoir acheter. C’est un peu de l’acharnement me direz-vous, mais c’est un livre tellement universel que je considère pratiquement comme un crime de passer à côté.

Le reste de l’œuvre de Daniel Keyes n’a jamais été traduit en français, à l’exception du diptyque sur Billy Milligan (tome 1 & tome 2), ce qui est fort dommage. Même s’il parait que le reste doit être bien en dessous des Fleurs pour Algernon, il m’est avis qu’on y trouverait des choses très intéressantes.

Autant dire que quand j’ai entendu parlé de ce Algernon, Charlie et moi publié dans la collection Nouveaux Millénaires de J’ai Lu (le retour du semi-poche !), je me suis jetée dessus dès sa sortie, un essai de l’auteur lui-même sur sa propre œuvre, cela ne se refuse pas. D’ailleurs il faudrait peut-être que j’arrête de raconter ma vie et que je rentre dans le vif du sujet.

C’est un objet un peu étrange que Algernon, Charlie et moi : trajectoire d’un écrivain. Il est qualifié d’essai, mais on est à mi-chemin d’une autobiographie très centrée sur l’œuvre majeure de Daniel Keyes, qui n’est pas apparue comme ça par un bel après-midi de printemps, mais s’est nourrie de ses propres expériences sur une longue période de temps.

Je ne savais pas grand-chose de la vie de Daniel Keyes en fait. Dans ma tête j’étais persuadée que c’était un ancien médecin de la marine devenu psychologue par la suite, en fait j’étais complètement à côté de la plaque.

Il a commencé des études de médecine (qu’il n’a jamais achevé), il s’est engagé dans la marine non pas comme docteur mais comme commissaire de bord, il a suivi des cours de psychologie qu’il a abandonné en cours de route, et il a travaillé comme éditeur de pulps (au sens je sélectionne, je relis et je corrige les manuscrits). J’avais vraiment rien compris à l’histoire !

C’est assez marrant de lire ce texte de voir les petits détails de sa vie qui sont passés directement dans Des fleurs pour Algernon. Ça m’a beaucoup rappelé ma lecture de Moi Boy de Roald Dahl, dans lequel on se rend compte de la quantité de souvenirs d’enfance qui ont trouvé leur place dans ses romans jeunesse.

L’autre aspect intéressant est la construction mentale de la nouvelle (oui c’était une nouvelle à l’origine), ou comment l’idée est devenue histoire. Un des points qui m’a marqué est sans doute le choix de la première personne :
Je ne voulais pas que mes lecteurs se moquent de Charlie. Ils pourraient peut-être rire avec lui, mais pas de lui.
L’autre aspect important est à quel point il a dû batailler pour garder son texte intact, face à des éditeurs qui trouvaient la fin trop sinistre :
« La fin est trop déprimante pour nos lecteurs, m’a-t-il dit. Je voudrais que tu la modifies. Charlie ne régresse pas. Il ne perd pas son intelligence. Au lieu de cela, il reste un super-génie, épouse Alice Kinnian et ils vivent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Cela ferait une histoire fantastique. »
Vous avez le droit d’aller vomir un bon coup suite à cette citation.

Je pourrais sûrement relever des tas d’autres éléments, notamment la transformation de la nouvelle en un roman. Keyes parle aussi des critiques à la sortie de son livre, de son impact (jusqu’à une découverte récente où son roman devient presque réalité), et des multiples adaptations de son œuvre (en comédie musicale même !).

C’est une lecture très intéressante, on n’a pas souvent l’occasion de plonger dans l’intimité d’un auteur et de la création de son œuvre, et même si Keyes se défend de donner la moindre interprétation/ sur Des fleurs pour Algernon…
Tant que l’auteur –ou d’ailleurs n’importe quel artiste- garde le silence, il est possible de débattre, de commenter et d’imaginer différentes interprétations ou significations. Mais lorsque l’auteur se lance dans une explication ou une analyse de son travail, il le banalise.
… il donne quand même quelques clés de lecture. C’est donc un très bon complément pour un livre aussi important que des Fleurs pour Algernon, dont un des premiers lecteurs en a dit, à la première lecture : « Dan, ce sera un classique ».

D’ailleurs en guise de bonus, on a également le droit à la nouvelle originelle. Si les bases sont là, et c’est un plaisir de découvrir « l’origine », j’avoue qu’elle laisse un peu sur sa faim quand on connait l’ampleur du roman (qui sans être long, est incroyablement riche). Pour le coup, je suis contente que l’auteur ait pris le temps de développer son l’histoire pour arriver à un tel format.

En tout cas, pour le retour d'un semi-poche chez J’ai lu, c’est un choix bien inspiré, et un livre qui mérite qu’on y jette un œil.

CITRIQ

lundi 2 février 2009

Les 1001 guerres de Billy Milligan – Daniel Keyes


C’est assez étrange, parce que pour un bouquin que j’attendais avec impatience, je ne sais pas trop quoi en penser. Les 1001 guerres de Billy Milligan (ou The Milligan Wars en VO), c’est la suite des 1001 vies de Billy Milligan (c’est là où on sort un « sans blague ?! » habituellement).

Pour ceux qui ont raté l’épisode précédent, les 1001 vies racontaient la vie et le procès d’un homme atteint du syndrome de personnalité multiple (ou SPM), et dont la tête contient rien de moins que 24 personnalités différentes. C’était un roman passionnant, frappant et qui ne laissait pas indifférent, parce qu’il plongeait au cœur du fonctionnement de l’esprit humain.

Le deuxième me laisse une impression un peu plus mitigée. L’histoire reprend là où elle s’était arrêtée, à savoir lorsque Billy est transféré à l’hôpital-prison de Lima. Commence alors une longue période entre mauvais traitements et incompétence médicale, avec des allers-retours entre différents hôpitaux et les tribunaux, entre la liberté et la prison…

Autant prévenir d’ailleurs, il faut avoir le cœur solide pour encaisser les 100 premières pages, parce que ça secoue sérieusement, croyez-moi. L’écriture de Keyes une fois de plus joue beaucoup. Sans fioriture, brute, elle laisse parler les évènements. L’important n’est pas dans les mots, mais dans ce qui se passe. Institutions judiciaires, psychiatriques, médicales, tout le monde en prend pour son grade d’ailleurs…

En fait, ce n’est pas que ce roman n’est pas bon, bien au contraire, je l’ai littéralement dévoré. C’est juste que complètement détaché des 1001 vies, les 1001 guerres perdent un peu de leur sens e ressemble finalement à une biographie « presque » banale, où l’on sent l’auteur bien plus proche que dans le tome précédent. Ca a ses bons et ses mauvais cotés… le texte est quand même plus personnel, par contre, on perd un peu de la neutralité du tome précédent…

Ca n’en reste pas moins un texte à lire, mais je pense que ça doit être d’autant plus pertinent de le lire dans la foulée du 1er tome, parce que c’est définitivement plus une suite qu’un roman en lui-même…

Ah oui et pour ceux qui ont raté le début, mon avis sur le premier tome, c'est par là.

lundi 3 mars 2008

Daniel Keyes : De Algernon à Billy




A votre gauche, un chef d’oeuvre, à votre droite, un autre chef d’œuvre. Voilà, le décor est posé. ^^

Il y a des tas de bons auteurs dont on apprécie chaque nouveau roman qui sort une fois l’an, tous les deux ans ou un peu plus… Et puis il y a ces très bons auteurs, ces incontournables, qui ont écrit peu, mais quels bouquins !

Evidemment Daniel Keyes entre dans la 2e catégorie, et jusqu’à récemment, les français n’avaient qu’un seul livre à se mettre sous la dent (et quel livre ! Du genre qui soit vous marque à vie, soit demande à être relu une fois l’an, soit les 2…) : Des fleurs pour Algernon.

Merci la collection Interstices de Calmann-Lévy…
(éditeur dont je tarirais pas de louanges s’il n’avait pas, comme un autre éditeur du genre ovin, une méchante tendance à publier plus de livres intéressants –et très jolis qui plus est- qu’on ne peut en lire –et surtout en acheter- dans l’année… tenez là j’ai aussi un recueil de nouvelles d’Alan Moore sous le coude, pour vous donner une idée… bref)
… Je disais donc, merci la collection Interstices, il y a en a un deuxième à se mettre sous la dent : Les 1001 vies de Billy Milligan (The Minds of Billy Milligan en VO).
Mais avant de parler du petit nouveau (paru en 81 à la base…) :

Des fleurs pour Algernon

Pour moi c’est un livre plein de souvenirs, dont je me rappelle encore mon premier exemplaire (éditions Castor Poche, ça m’a toujours surpris qu’il est été édité en jeunesse), avant que celui-ci égaré soit remplacé par un bon vieux J’ai lu SF. Si je ne l’ai pas lu d’office quand on me l’a offert (grave erreur…), je l’ai adoré dès la première lecture, et je l’ai pratiquement relu une fois l’an après, continuant encore aujourd’hui… Même qu’à chaque fois, je l’apprécie encore plus…

Je me souviens l’avoir même amener à mon prof de français de seconde sans savoir pourquoi exactement (ça avait un rapport avec la transcription de l’évolution de Charlie au travers de l’écriture sans doute…). Il parait que c’est un classique, mais je connais peu de gens l’ayant lu… menfin pour moi c’est un incontournable de ma bibliothèque, juste à coté de Papa-Longues-Jambes (toute une histoire celui-là, mais allez pas le chercher au rayons SF par contre ^^)

Bref à chacun ses madeleines…

Des fleurs pour Algernon, c’est l’histoire d’un attardé mental, Charlie Gordon, qui va devenir intelligent par le biais d’une opération miracle, et littéralement découvrir le monde, en même temps que les conséquences de son opération. L’histoire est intéressante en soi, le mode de narration vaut le détour.

L’histoire, c’est exclusivement Charlie qui la raconte, par le biais des carnets qu’il tient. Du coup, le mode d’expression retranscrit son état, et on a donc les premiers comptes-rendus bourrés de fautes et sans aucune construction, puis l’apprentissage de la langue, puis… Rien que pour ça, le livre est un tour de force, du fait que le contenant (l’écriture) en raconte autant que le contenu (l’histoire en elle-même).

Mais ce n’est pas tout. Ce faux bouquin de SF (en tout cas la partie « science » manque sérieusement…), se sert de ce prétexte d’expérience scientifique futuriste pour faire réfléchir sur l’intelligence, les relations qu’on a avec autrui, l’apprentissage de la vie, et l’humain en général…

En effet, au travers de son évolution, Charlie redécouvre les gens sous un regard nouveau, et réalise par exemple que ce qu’il prenait comme des marques d’amitié de la part de ses collègues de travail n’étaient que des moqueries. Ou que ceux qu’il tenait pour des génies ne sont des gens « normaux » en comparaison de son cerveau maintenant surdéveloppé. Il découvre des dures réalités de la vie dont il avait pas conscience (et aussi quelques bons cotés, heureusement ^^), mais aussi

Faire la liste de toutes les pistes de réflexion de ce livre prendrait des pages, bien que le livre n’en fasse qu’à peine 250, néanmoins, rien que l’incroyable travail de rendu d’un personnage handicapé mental vaut le détour. Mais le travail sur son évolution psychologique (avec « l’autre Charlie ») vaut le détour, de même que son rapport avec Algernon… (parce que je n’ai pas précisé, mais la Algernon du titre est une souris qui a subi la même opération que Charlie…)

Pour la note finale sur ce livre, je suis personnellement fan de la couverture française actuelle, qui vaut vraiment le détour en superposant un cerveau humain, un labyrinthe (référence certes aux tests du labo dans le livre, mais le choix ici d’un labyrinthe comme ceux qu’on trouve dans les églises sensé représenter un parcours spirituel vers Dieu est particulièrement juteux…), Algernon la souris et l’autre Charlie derrière sa fenêtre… le livre résumé en une image quoi…

Les 1001 vies de Billy Milligan

Dans un autre registre que des Fleurs pour Algernon, même si on peut relever quelques similarités, à commencer par l’intérêt de l’auteur pour le fonctionnement de l’esprit humain. Néanmoins, si Algernon était une fiction, ce roman là est très particulier dans la mesure où on a affaire à une histoire vraie.

En l’occurrence, l’auteur s’est penché sur le cas de Billy Milligan, affaire qui eut un sacré retentissement aux Etats-Unis à la fin des années 70. Il s’agit d’un homme arrêté pour viol dans l’Ohio dont on découvrit qu’il souffrait d’un syndrome de personnalité multiple, c'est-à-dire que cohabitait dans sa tête, prenant le contrôle à tour de rôle, quelques 24 personnalités (hommes, femmes, enfants, brutes, voleurs, gentlemen et j’en passe des meilleurs)… Et quand je dis que Keyes s’est penché sur son cas, le terme plus exact serait « enquête et entretien », puisque c’est par ce biais qu’il a construit son livre.

On peut donc se demander ce qui pouvait sortir de cet imbroglio de psychiatrie, de procédures judiciaires et autre… et bien un résultat étonnant. Le livre se divise grosso-modo en trois parties : une partie, racontée au présent, qui court de son arrestation à l’apparition, lors de son traitement en clinique de la personnalité du professeur (la fusion des 23 autres personnalités) ; la 2e partie, la seule au passé raconte la vie de Billy (enfin plutôt de ses différentes personnalités, qui prennent le micro chacune à leur tour) jusqu’à son arrestation ; la troisième, de nouveau au présent, revient sur la suite de ses déboires psychiatriques et judiciaires, et se termine en queue de poisson…

(en fait il existe une suite qui n’est sortie qu’au Japon, car la loi américaine interdit la publication d’ouvrages sur des affaires judiciaires en cours, si j’ai bien compris l’histoire…).

Nous voilà donc partis, à travers un récit, mais aussi parfois des discours rapportés et des extraits de journaux/correspondance, pour une formidable plongée dans l’esprit humain, dans toute sa folie et sa santé d’esprit dont il peut faire preuve en même temps. C’est fascinant, étonnant et flippant à la fois. En tout cas, cela ne laisse pas indifférent.

Ce qui est incroyable dans cette histoire, en plus de réussir à faire un compte rendu de cette affaire (ce qui ne devait pas être une mince affaire, sans tomber dans le jeu de mots…), c’est l’incroyable neutralité dont a fait preuve l’auteur. En effet, je n’ai personnellement jamais senti sa présence, à aucun moment dans l’histoire (bien qu’il y apparaisse comme personnage). On se doute bien qu’il devait en penser quelque chose, de toute cette histoire, vu son implication, mais dans l’ensemble, il nous place, nous lecteurs, face à la vérité brute de décoffrage. Et notre avis, c’est vraiment à nous de le créer.

Bref, un sacré morceau dans son genre, à lire et à apprécier comme Algernon, quoique je ne sois pas sûre de le relire une fois l’an celui-là. Parce que quand on referme cet ouvrage, pourvu qu’on l’ait lu d’une traite, on est carrément déphasé de la réalité, ce qui, pour une histoire vraie, n’est pas banal…

Et sur ce moi je retourne à ma littérature de gare, après tant de trucs intelligents, Star Wars, me voilà :D