L’esprit humain est un mystère insondable : je peine à lire en ce moment, la logique voudrait que j’opte pour des lectures accessibles et légers. Et bien non, mon plus grand plaisir de l’année (pour le moment) est un essai de 700 pages. En anglais. Sur la Renaissance. Et c’était trop bien. Encore un tour de magie magistral signé Ada Palmer !
Inventing the Renaissance est un livre qui s’intéresse à la période de la Renaissance et à la façon dont cette période a été érigée en âge d’or. Il se penche sur le concept même de Renaissance : comment il est né, qu'est-ce qu'on décrit avec, qu'est-ce qui est Renaissance et qui ne l'est pas, quels implications politiques et idéologiques il existe derrière.On fait donc de l'historiographie, tout en parlant du déroulement de la période, essentiellement en Italie. On évoque certaines grandes figures de l’époque (et d’autres qui le sont beaucoup moins), les guerres et autres grands évènements qui ont marqué ces siècles, mais aussi toute l’évolution de la pensée politique et morale à ce moment. Et on parle de Machiavel et de formidables façons d’enseigner l’histoire également.
En passant, on va forcément déconstruire une quantité d’idées préconçues sur la Renaissance (et en conséquence, sur le Moyen-âge), découvrir des personnes fascinantes (notamment un certain nombre de femmes) et réfléchir sur tout un tas de sujets qui trouvent encore écho à notre époque (mais tout en mettant la distance nécessaire car ce n’est ni la même époque, ni les mêmes mentalités).
Ce que j'ai aimé c'est que ce livre est superbement bien construit, très pédagogique : en dépit de la complexité du sujet et de la période, on est jamais perdu. Ada Palmer introduit petit à petit les éléments et fait des rappels quand c'est nécessaire (notamment grâce à un système de surnoms qui marche du tonnerre). Ma lecture s'est étalée sur deux mois et je ne me suis jamais perdue. Elle sait aussi être très ludique quand il s'agit de se lancer dans des explications complexes (où l'art de parler de philosophie morale avec Batman et Dark Vador).
Et puis c'est drôle (quel sens de la punchline), érudit juste ce qu'il faut (avec une bonne bibliographie pour qui voudrait aller plus loin) et la pensée derrière est riche, intelligente et comme d'habitude je suis complètement d'accord avec elle (mais bon j’étais déjà ultrafan de Terra Ignota alors quand on me vend 700 pages d’idées passionnantes sans avoir à me demander si le narrateur me mène en bateau, je signe de suite).
Accessoirement j’aime aussi beaucoup le fait que dans sa démarche elle donne ses propres biais, afin qu’on puisse juger ses idées en conséquence. Il y a une honnêteté dans cette façon de faire qui me plaît beaucoup, d’autant plus dans une discipline où on manipule souvent les faits historiques pour leur faire dire ce qu’on veut.
Bref j’ai tellement été charmée par cette lecture que j’en ai parlé à tout mon entourage pendant deux mois !
Inventing the Renaissance : Myths of a golden age est donc un livre passionnant pour ce qu'il raconte de la Renaissance, de la façon dont on construit l'Histoire, avec une belle réflexion à la clé sur le progrès. C'est un texte très agréable à lire, qui ne perd jamais son lecteur (malgré un sujet parfois compliqué) et qui révèle parfois très drôle. Il ne lui manque qu’une traduction française !
Quelques citations pour finir (4 seulement, mais j’ai surligné des passages entiers sur ma liseuse) :
Pays, gouvernements et fées Clochette : c'est la même chose :
« The secret we all know is that governments, countries, laws, nations, none of them are real like hills or rivers, they’re a bunch of stuff humanity invented. They exist only as long as we all keep agreeing they exist and act accordingly. Far more than Tinkerbell, regimes and governments need us to believe in them, or they die. »Où l'on compare la valeur d'un érudit à celle d'une girafe :
« Lorenzo de Medici had Marsilio Ficino, the first true Platonist in Europe since antiquity, but he also had the first giraffe in Europe since antiquity (a gift from the Sultan of Egypt), and both of them wandered the streets of Florence making people smile and advertising Medici wealth and power (though only the giraffe used to stick its head through people’s second-floor windows to get snacks; the Platonist came inside). Which of these two living novelties did Lorenzo value more ? »Tout est dit dans cette citation :
« Like sculpture, history does not have one right view, and never should. »Et la plus importante : pourquoi il est important de parler du linge sale des héros :
« [...] I love the Machiavelli I meet in his letters, the human, erring, desperate Machiavelli. It’s so common for history to seem like a sequence of marble busts on pedestals who handed us great works, and I love exploding that illusion with personal letters [...] that instead reveal people who messed up, who ran out of money, who ran out of clean shirts, who worried about their friends, who lost their tempers, who felt lonely, who failed at things, who whined, and who got persistent letters from their mothers worrying they weren’t eating enough capers and fennel (i.e. vitamins).Infos utiles : Inventing the Renaissance : Myths of a golden age est un essai d’Ada Palmer paru en 2025 chez Apollo pour l’édition britanniqueet aux presses de l’Université de Chicago pour la version US. 768 pages.
Even Machiavelli ran out of clean shirts, and got motherly and wifely letters about eating his vegetables, and there’s a great letter from Lorenzo (when he’s already a head of state!) where he writes home to Mom that he forgot his favorite purple bathrobe.
We need that part of history. We need that antidote to the illusion that the world is shaped only by geniuses, by special people, history’s protagonists, who never fretted about rent or laundry as we powerlessly ordinary people do. It turns out history was actually shaped by people who messed up, and did laundry, and had chronic illnesses, and definitely worried about their salaries—people, in short, like us. We need to show that more. »
La couverture reprend la sculpture de Persée tenant la tête de Méduse par Benvenuto Cellini, présenté à plusieurs reprises par Ada Palmer dans son livre comme « the Florentine goldsmith-sculptor-assassin-jailbreaker-necromancer » 🤣
(d'ailleurs il y a quelques photos d’œuvres, notamment de Cellini dans ce livre, et les commentaires sont généralement délicieux)
Et si le livre vous semble trop long, vous pouvez regarder cette longue interview de l’autrice de 2h, dont un court extrait sur Gutenberg a suffit à me convaincre de lire ce livre.
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